Témoignages au sujet de Guermaz
Tous ceux qui ont approché Guermaz restent marqués par le souvenir de leur rencontre avec l’artiste et l’homme.
Ingemar Alfgården - Place du Tertre, en 1964, je rencontre Guermaz
Dear Pierre! Sorry I cannot tell you much of my meetings with Abdel (I used to call him so). As you mention I purchased a painting from him at Place du Tertre during my stay in autumn 1964. He was the only artist in the abstract line which attracted me - most of the others painted Sacre Coeur or tourist´s portraits. I came back the following saturday and I tried to communicate with him in my poor French. He did not speak English. We met for a coffee (he did not drink alcohol) a couple of times
but it was difficult to have a serious conversation with him because of my problem with the French language. I asked him once if he had made portraits in Place du Tertre and he said he had. I asked him if he could draw me och he took up a paper and two minutes later he hand over a copy. See enclosure clic. (Marked " A mon ami Ingemar ce petit souvenir de Paris avec toute mon amitié. 9/10/68.) When I went back to Sweden via London I brought two or three paintings. Gunilla and I came to Paris by car one or two years later and visited Abdel in his studio och Gunilla was presented the large painting "the invisible owl". We brought several paintings back in our car. After that we only had contact by mail. He was a very kind and generous man and if it had not been for the language problems I think we had etablished a longlasting friendship.
Regards
Ingemar
Philippe Arrivé Le frisson de l'infiniment Grand et de l'infiniment Petit
Source : Philippe Arrivé, directeur artistique de la Galerie Entremonde - Jannick de Rogestvensky), lettre à Pierre Rey, vers 2000.
Jannick et moi avons rencontré Guermaz à la galerie. Je me souviens que c'était un samedi après-midi et qu'il y avait beaucoup de monde dans le magasin.
A quelque temps de là, nous nous sommes retrouvés chez Jannick qui recevait des amis. La soirée fut fort agréable; nous parlâmes "peinture". Bien entendu, tout y passa : Les Ecoles Italiennes, Espagnoles, Flamandes, Françaises ... Puis on arriva à de Staël...Klee... Dali... Magritte et enfin à la Galerie de France qui avait su sélectionner les meilleurs abstraits de l'après guerre : Soulages - Poliakoff -Vasarely - etc. On parla encore de "César" qui, à l'époque, était chez Claude Bernard.
En fin de soirée il fût convenu que Guermaz apporterait quelques toiles à la Galerie afin que Janicket moi puissions voir et juger son travail sur place. Effectivement, sa peinture nous fit une excellente impression et aussitôt les toiles furent accrochées
et présentées au public. Le résultat ne se fit pas attendre : nous vendîmes très rapidement le peu de
toiles que nous avions retenues.
Après avoir consulté Guermaz, nous décidâmes d'une grande exposition de peinture d'environ 30 toiles aux formats divers. Ce fût également un très grand succès; tout fût vendu dans le mois que dura l'exposition. Par la suite, il fût décidé entre nous trois de présenter une grande exposition chaque année pour mieux le faire connaître puis par la suite, et bien après, ce fut tous les deux ou trois ans.
Des années 1965 à 1970, la Galerie accueillit des collectionneurs nombreux et passionnés qui voulaient connaître l'artiste et acheter ses toiles.
1970 est un tournant, c'est la rencontre avec Pierre Rey. Il s'enflamma littéralement par cet univers mystique que peignait si bien Guermaz. Il devint un habitué de la Galerie et il nous proposa de fêter et de terminer la future exposition qui s'annonçait par un repas campagnard qui aurait lieu chez lui. Ce fut formidable. Une ambiance extraordinaire y régnait. Janick et Pierre avaient si bien préparé cette soirée que tout le monde s'en souvient encore. Par la suite, il y en eut bien d'autres, toujours dans le même style : chaleureux et sympa... C'est ainsi qu'au fil des années Pierre Rey a collectionné de très bonnes toiles de Guermaz. […] et d'époques différentes. Sur le plan culturel, Guermaz avait un penchant pour l'Inde, le Tibet et l'Egypte. Cette recherche de la perfection et le mystère de la mort agitaient beaucoup son esprit. Dans des lectures appropriées il pensa, sans doute, trouver le chemin qui le mènerait ä la lumière...Fut-il déçu par le "Dieu Abstrait" de ces recherches, je n'en sais rien; Toujours est-il qu'il s'orienta vers le Nouveau Testament. Le Christ "Dieu et Homme" à la fois semblait le fasciner. Pour Guermaz, c'était un modèle, un idéal moral qu'il fallait imiter, et puis, ce même Christ ne s'était-il pas revêtu d'un "Corps terrestre" pour mieux nous ressembler et faire passer son "Message Divin" dans nos âmes molles et indifférentes ?
Ensemble, au repas de midi, nous parlions de tout cela... C'était au restaurant diététique où j'avais l'habitude d'aller. Il m'y rejoignait de temps en temps.
Guermaz aimait à réciter de nombreuses citations bibliques : celles qui revenaient le plus souvent c’était : "La lampe sous le boisseau", "Les ineffables opérations de l’Esprit dans l’homme régénéré qui lui fait préférer la lumière aux ténèbres, le Bien au Mal…"
Parlons de sa peinture : Disons que sa peinture ressemblait en tout à son esprit et à son âme mystique. Elle semblait sortir des hautes montagnes du Tibet et de ses brumes immatérielles. Il peignait le "Silence"...I1 peignait le "Sacré" ... Son inspiration était une impulsion surnaturelle qui le poussait à s'exprimer avec une infaillible
vérité ; c'était un élan vers l'Eternité... Merci Guermaz de nous avoir donné le Frisson de l'infiniment Grand et de l'infiniment Petit. Merci Jannick d'avoir supporté avec tant de gentillesse, de patience et de charité nos "humeurs
d'artistes" pendant toutes ses longues ... mais merveilleuses années !
Edith Krausse - Le repos avant la lettre
Février 1976 - En compagnie d’un ami amateur de peinture, nous arpentons les rues du quartier
Saint-germain, pénétrant, au feeling dans quelques galeries, lorsque nous tombons en arrêt devant la
Galerie Entremonde. Parmi les toiles exposées, celles d’un certain Guermaz m’interpellent
sérieusement. L’hôte des lieux, surgi de derrière un bureau et attentif à notre intérêt, ne tarde pas à
nous entraîner dans les arcanes du peintre en nous proposant de le suivre au sous-sol où l’on peut
apprécier l’ensemble de son œuvre disponible. Nous pénétrons dans ce monde mystérieux, comme on
pénètre dans un lieu saint.
Je n’avais jamais acquis d’œuvre peinte, faute de moyens. L’urgence s’en fit sentir, là, maintenant.
En cette période hivernale, je communiais avec les tons chauds, riches, vitaminés, auxquels je suis
particulièrement sensible, mais ils s’épanouissaient sur des toiles aux formats excessifs et pour mon
appartement et pour ma bourse !
Aucune de ces merveilles ne viendrait dialoguer avec moi. J’allais renoncer quand mon regard fut
attiré vers un format panoramique, de plus modeste taille, mais traité dans des teintes très différentes :
bleu-gris-blanc. Nous restâmes longtemps face à face, cet espace et moi jusqu’à ce que je murmure
enfin « Pause avant la dernière étape » Notre guide me regarda, consterné. Sans un mot, il décrocha
l’œuvre, la retourna et nous pûmes lire « Repos avant la lettre »*. Aucun doute, la communication
avait eu lieu. « Elle est réservée- me confia-t-il- Une dame qui veut décorer son salon tout blanc. Elle
a trouvé que ces teintes conviendraient très bien à l’harmonie des lieux. Elle ne mérite pas un
Guermaz » [*Voir dans ŒUVRES vue 229]
Il m’a proposé un règlement en douze mensualités. Je suis sortie en possession de mon trésor Dans
les jours qui ont suivi, j’ai composé ce poème qu’il m’inspirait.
Le repos avant la lettre (Pour une toile de Guermaz]
…Drôle de repos
Je regardais l'histoire
Le vent, l'air
Avant la lettre
Avec des yeux d'ombre
Entrent et sifflent
J'ai tissé blanc
Démesurés
Par le bleu, par le noir
J'ai tissé lent
Hors de portée
Les surfaces vibrent
Sur fond fenêtre.
Inscrits au delà du tissé
J'entre en moi
En signes d'eau
Synthèse
Tenture ivoire
. ...Le repos, avec des yeux
Métamorphose accomplie
Le bruit du vent
Déliés insoutenables
S'engouffre au noir
Il fallait bouger
JE SUIS
Ride l'étang
Avant qu'ils ne crèvent la toile
Un bleu déchire
Qu'ils ne se séparent
La lettre est morte
Un coin de mire....
..
Qu'il ne soit trop tard...
...Métamorphose...
Février 76
Le linceul se meut
L'espace chavire
J'étais là, je regardais,
Je me regardais
Dans mon histoire
…
Décidée à le lui envoyer, je demandai son adresse à mon « fournisseur », lui-même peintre, m’avait-il confié. Il me pria de déposer ce courrier à la galerie en m’assurant qu’il transmettrait.
Une semaine plus tard, je reçus une carte de Guermaz, m’exprimant toute son émotion, clôturée par
sa bénédiction. Ce courrier comportait son adresse et deux chatons en illustration : Je possédais la
paire équivalente chez moi !
Trois années plus tard, une invitation à une exposition Guermaz me fit reprendre le chemin de la Galerie Entremonde, accompagnée de l’ami, amateur du peintre. C’était, je crois, un lendemain de vernissage, mais cette fois nous n’étions pas seuls. Malgré moi, j’écoutais les commentaires flatteurs des autres visiteurs. Au fond, du côté du bureau, j’entendais une
voix de femme, un peu haut perchée qui chantait, avec enthousiasme, les louanges du maître, au sujet
de conférences ou initiations qu’il aurait prodiguées en Italie. Je voyageais dans une très grande toile exposée assez près de la porte d’entrée-sortie qui remplissait de temps en temps son office. Quand mon regard quitta la toile pour se fixer sur la porte qui s’ouvrait je vis entrer un homme de petite taille, sec, serré dans un vêtement noir, le cheveu et l’œil sombres, l’allure vive, le teint pâle et parcheminé. Nos regards se croisèrent et s’attardèrent sans équivoque : « On se connaît » m’affirma-t-
il. « Sans aucun doute » m’entendis-je lui répondre. Puis il se dirigea d’un pas ferme vers le fond de la galerie d’où s’éleva un concert d’exclamations.
C’était bien Abdelkader Guermaz et nous ne nous étions jamais rencontrés auparavant.
Edith Krausse
Décembre 2008
Jean-Michel Laroche - Souvenirs de mon ami Guermaz
Petit accent pied noir. Parle facilement de sa peinture. Une toile doit tendre à la plénitude. Reproche à Giacometti quelque chose d’anguleux qui divise. Aime surtout Bonnard. Aime également Braque et Juan Gris, mais pas leur systématisation cubiste qui divise. L’architecture, le contenu de la toile doivent être peints d’abord, comme chez les maîtres anciens. Puis commence le vrai travail du peintre qui consiste à lui donner de la transparence, des vibrations (ce travail que l’on retire avec les vernis quand on restaure un tableau, comme cela est fait actuellement). Aime Debussy. Chante des opérettes. Il ne part d’aucun paysage réel. Il construit un tableau. Si nous y voyons un désert, c’est que nous avons en nous l’image du désert. Il m’a parlé de la qualité des blancs qu’il mettait dans ses sortes de phosphorescences. Il ne faut pas ajouter quelque chose pour taper dans l’œil. Amour du métier bien fait. Humilité. Il lui arrive de rater des tableaux. Il repart alors à zéro en recouvrant sa toile ou en la retournant. Il m’a parlé de Rouault qui déchirait les toiles qu’il trouvait ratées, quelque soit l’avis des critiques. Il part dans une certaine direction sans savoir ce qui va en résulter. « Ce tableau-là n’est pas bon ». Il aime les anciens maîtres flamands et leur conscience dans la réalisation des détails. Il aime Uccello et Piero della Francesca. Il ne prétend pas faire des chefs d’œuvres. Il essaye d’aller le plus loin possible pour que la peinture soit un reflet de la vie intérieure. Il faut s’avoir s’arrêter avant qu’il soit trop tard, avant d’abîmer le tableau. Ne pas y revenir beaucoup pour qu’il ne perde pas une certaine spontanéité. Il aime le métier bien fait. Il faut qu’un tableau tienne. Il faut la ferveur.
Humilité devant ses œuvres : « ça, je n’aime pas, c’est mauvais ». « Je me demande comment j’ai pu faire ça. ». On ne sait jamais quand ça s’arrête. De temps en temps, c’est raté, et on recommence à zéro. Devant les primitifs, je n’ai plus qu’un désir : être enterré vivant ; mais on est là et il faut vivre.
J’ai la chance de vendre, ce qui me permet d’aller me promener si je n’ai pas envie de peindre, si ça ne vient pas. (Je ne peins pas tout le temps : je suis un lymphatique.) Je peux aujourd’hui acheter les meilleures couleurs, alors que lorsque je ne vendais pas, j’en étais souvent réduit aux crayons de couleur, à la caricature Place St Michel, ou à la peinture dans la rue à Montmartre. Je suis très attentif à la technique des couleurs car une toile doit tenir longtemps. On doit préparer soi-même ses fonds. Je voulais devenir pianiste, mais j’avais des mains trop petites. Debussy, c’est très difficile.
Les restaurateurs ont rendu la Joconde verte. Tout le monde s’y précipite sans raison. Il y a des gens qui confondent la peinture et la décoration. (Il raconte de manière très savoureuse son aventure chez une dame qui aurait voulu, sous prétexte de lui acheter une toile, obtenir de lui des conseils de décoration.) Tout doit s’équilibrer dans un tableau, les couleurs doivent s’accorder et se mettre en valeur les uns les autres. On ne sait pas où l’on va, sinon on utilise un procédé, et ce n’est plus de la peinture. Il y a beaucoup de faux naïfs. L’amateur arrive et dit « ça me plait » ou « ça ne plait pas », et c’est son droit, mais en face, le tableau représente un long travail. Il faut faire un effort pour se rendre disponible, laissé le tableau entrer en soi. Le tableau est une méditation. Il n’y a plus de peintres exigeants comme Rouault qui brûlait beaucoup de ses œuvres, et se relevait la nuit pour trouver une couleur. Il faut, par touches, épaisseurs successives, faire vibrer les couleurs.
Devant les primitifs : « j’ai envie de disparaître, de m’effacer, mais je suis là, et il faut faire quelque chose. L’admiration ne doit pas paralyser ». Apprécie Music et son économie de moyens. A parlé de la force des apôtres (les quatre évangélistes)
encore aujourd’hui, parce qu’ils étaient vrais. La révolution que représentaient les paroles du Christ : « tu aimeras ton ennemi ». Difficultés de la communication. Il faut prendre son temps. Aujourd’hui tout le monde va trop vite.
De son grand tableau de mon cabinet : « c’est le silence ». Il faut apprécier un instant agréable avec l’idée qu’il pourrait très bien être unique, ne jamais se répéter. Il faut que la peinture soit à l’abri de l’agitation ambiante. Il faut faire le vide et le silence.
GUERMAZ UN AUTRE JOUR
Il n’y a pas de bonne peinture sans authenticité. Je ne peux pas refaire toujours la même chose. Il faut trouver autre chose. Il faut aller au-delà (de Nicolas de Staël et des autres). Personne ne peut dire : « suivez-moi » parce qu’il n’y a personne à suivre. Il faut faire chacun son propre chemin pour se « brancher » sur le centre. Quand on est branché le courant passe et ça se voit. Si on est égocentré ou excentré, on n’est pas branché sur le centre. Il ne faut pas vivre dans le passé, seul compte le présent. Le peintre en train de dessiner ou de peindre n’est pas là, contrairement aux apparences, et il ne reproduit pas ce que ses yeux voient. Il est ailleurs. Quelque chose passe par lui.
On ne peut pas lui demander comment il fait, car il ne le sait pas. Simplement il fait, autre chose que
son métier de peintre. Il n’y a plus de berger. ». Il aime les trous qui donnent de la lumière et de la profondeur. Il aime l’économie de moyens, les silences, l’aquarelle. Il oppose l’Etre et l’Avoir. L’Etre : « je suis celui qui suis », la source sur laquelle il faut se brancher à l’intérieur. L’éternité, ce n’est pas après la mort, c’est tout de suite, c’est maintenant ; il a été influencé par les Pères blancs, leur humilité. Mais il n’aime pas qu’on s’en rapporte à un dogme. Il refuse de faire une seule concession pour faire carrière. Il ne veut faire que ce qu’il a envie de faire. Il faut, dit-il, faire les petites choses et les grandes choses, c. à d. perdre du temps aux choses indispensables de tous les jours sans oublier les choses importantes.
« J’ai vu cela dans la méditation » m’a-t-il dit, au sujet des reliefs avec une lumière derrière, comme dans le Bosch que je lui ai montré et auquel il n’avait pas songé en travaillant. Il faut arriver à la plénitude dans la joie (car l’Etre est un pôle positif). Tout doit bouger, vivre, dans le tableau. Tout doit monter et descendre, vibrer.
Jean-Michel Laroche
février 2008
Marie-Jeanne Martin Guermaz, de Oran à Paris
J'ai ouvert à ORAN, en octobre 1941 la Librairie-Galerie Colline, Boulevard Gallieni.
Les tableaux étaient exposés dans la librairie proprement dite mais surtout dans l'espace d'exposition que nous avons avec mon mari, Robert Martin, ensuite aménagé au premier sous sol. Le deuxième sous-sol étant l'espace d'un abonnement de lecture.
Cette librairie était un lieu de rencontre: professeurs des collèges et Lycées, instituteurs, amis de la Maison des Jeunes et de la Culture (dont mon mari était président). Dans une ville assez cloisonnée à certains moments, se croisaient là des amateurs de livres et de peinture de toutes origines et de toutes opinions politiques. Au moment de la guerre, nous avions des amis ou des connaissances des deux côtés.
Nous comprenions la volonté d'indépendance des sympathisants du FLN mais nous comprenions aussi le désespoir de ceux de l'OAS mais nous récusions les moyens employés et par les uns et par les autres. Ont travaillé avec nous à la librairie : Pilar Pujol et à l'abonnement de lecture : madame Chaumont. Ont travaillé aussi Madame de Fréminville (épouse de l'écrivain), Mademoiselle Pauthe, Maé Sarrade, Bachir.
Les expositions étaient assez nombreuses. Mon mari organisait aussi des expositions à Alger, à la Galerie Vigh ainsi qu'à Mostaganem. J'ai retrouvé des coupures de presse ainsi que des cartons d'invitation. Je vous envoie ce que j'ai pu retrouver concernant la participation de Guermaz à ces différentes expositions:
Sans date, un article sur l'exposition:
Les peintres musulmans algériens, galerie Colline (peintres: Ali Khodja, Bachir Yelles, Benaboura, Bouzid, Laïdi, Mesli).
1955 LA TAUROMACHIE galerie Colline Oran Exposition collective
1959 PANORAMA DE LA PEINTURE EN FRANCE Galerie Vigh Alger Exposition collective.
Il y a eu aussi deux expositions personnelles, l'une en 1960: ABDELKADER GUERMAZ, Galerie d'Art Sésame, Mostaganem, (présentée par R. Martin), L'autre le 22 mars, sans indication de l'année : ABELKADER GUERMAZ, galerie Colline,.
Je ne sais pas en réalité quand et comment Guermaz avait connu mon mari. Peut-être par les cours aux Beaux-Arts d'Oran où mon mari était professeur. Peut-être par l'intermédiaire de son ami, le peintre Vicente, qui était un des bons élèves de mon mari. Vicente fut ensuite directeur d'une Ecole des Beaux-Arts en Bretagne. Guermaz était aussi ami avec le peintre Daufin ainsi qu'avec Orlando Pelayo.
Je pense que la première exposition, collective, a eu lieu vers 1955, Guermaz devait avoir présenté deux œuvres. Nous n'avions pas fait de contrat à Guermaz à ce moment-là. Mais lorsqu'il a voulu aller à Paris en 1961, nous avons organisé avec les clients de la Galerie un groupe d'amateurs appelé "les amis de Guermaz" comme nous l'avions fait précédemment pour Orlando Pelayo, Maurice Adrey, Amélie Delacoste. Les amateurs s'engageaient à verser une mensualité au peintre qui remboursait par uneœuvre au cours d'une exposition. Cependant il se pourrait que cette organisation n'ait pas fonctionné
correctement en raison des difficultés de la fin de la guerre. De plus, il n'y a plus eu d'exposition à la Galerie Colline après 1962. A Paris, il a été hébergé à son arrivée par l'architecte algérois Emery, dans un provisoire qui, je crois, a duré toute la vie de Guermaz.
Vous me demandez qui aujourd'hui peut témoigner avoir connu Guermaz à Oran. Je pense à Pilar Pujol et Gilberte Lery, dont le mari travaillait comme journaliste à Oran Républicain.[…] Guermaz venait voir les expositions à la Galerie, surtout les expositions de Maurice Brianchon, et en particulier son exposition de tapisseries. Il aimait aussi beaucoup les tableaux de Roger Bissière. Il était très curieux de peinture. On pouvait rapprocher à cette époque sa peinture de celle de ces deux peintres.
Ma première impression de Guermaz? Elle fut de sympathie. Il était vêtu très simplement et assez timide au départ puis extraverti quand il était en confiance. Il habitait alors 4, rue de la Macta, et il gagnait sa vie comme peintre en lettres. On lui a ensuite procuré un travail à Oran Républicain. Il me parlait beaucoup de musique, il connaissait les Opéras mieux que moi. Il racontait qu'il avait dessiné un clavier et qu'il apprenait à jouer du piano ainsi. Etait-ce vrai? Etait-ce faux? Je me suis toujours
posée la question, car il avait beaucoup d'humour et il riait souvent. Il décrivait très sobrement ses conditions de vie, il vivait avec sa mère aveugle pour laquelle il avait beaucoup d'affection, il n'avait pas l'électricité, mais il ne se plaignait pas. Il maniait avec finesse l'ironie et il avait de l'originalité; ses jugements sur la peinture contemporaine étaient pertinents. Il était volubile mais il réfléchissait avant d'émettre une idée. Nous n'avons jamais parlé ensemble de la guerre. Cela paraît même bizarre avec le recul. Je pense qu'il était plutôt apolitique. De même, nous n'avons jamais parlé de religion. A-t-il donné des interviews à la radio ou à la télévision? Peut-être, nous étions amis avec les dirigeants de la radio et de la télévision locale (Pierre-Olivier Martin et son épouse), et ils venaient très régulièrement à la Galerie.
Je n'ai plus revu Guermaz après mon arrivée à Paris. Je ne travaillais plus dans une Galerie, par contre mon mari l'a revu. Je sais qu'il s'est plaint de la perte d'un œil qu'il attribuait à son travail à Oran Républicain. […]
Benamar Mediene Il me semble qu'El Hallaj et Guermaz se sont rencontrés…
Cher monsieur Pierre Rey,
Votre lettre m'a beaucoup touché. Merci d'y lire votre obstination à vouloir extirper de l'ombre les beautés nées de l'esprit et de la main d'Abdelkader Guermaz et à vouloir les montrer au monde. Elle me révèle et votre qualité poétique dans son écriture et l'humanisme. Certaines lettres, la vôtre en particulier, provoquent ce que j'appelle des effets de miroir et surprennent le lecteur d'y trouver ses propres sentiments et interrogations. On peut ne pas bien se connaître, et soudain se reconnaître dans une fraternité de signes, dans l'expression d'un sentiment singulier qui dépasse la personne et rejoint l'humain pluriel par et dans le langage parlé dans la vaste patrie des peintres où réside Guermaz.
La plus grande des injustices qu'un artiste peut subir est celle de l'oubli ou de l'évitement, comme s'il était condamné à la perpétuelle condition de soutier ou de taupe qui creuse, creuse encore sans jamais voir la lumière du jour. Mais pour la taupe l'obscurité est sa condition d'être. L'artiste, lui, se bat contre l'aveuglement des autres, les vivants. Et dans "le monde de l'art" contemporain, le marché a vaincu le goût, laminé le désir et le plaisir de voir et dégradé l'œuvre à sa seule valeur marchande.
Il y a dans la perception des œuvres de Guermaz une étrange et paradoxale admiration : celle qui naît dans et par le regard de l'esprit qui saisit l'éclair d'éternité dans l'aléatoire ; celle qui se constitue dans une lecture picturale dictée par le cerveau, qui, lui, interprète en référence à des codes, à des modes déjà là. Dans la vision spirituelle, l'admiration est étonnement, parce que Guermaz est étonné, frappé d'une perplexité (le mot arabe elt hyara utilisé par Ibn Arabi est plus fort, plus juste). Elle le fait
vaciller, l'élève et le ramène à la contingence des choses qu'il doit nous dire dans le silence des formes et des couleurs. Alors notre regard accroché à la surface de l'œuvre s'insinue dans sa profondeur, la transfigure, et en lui, se révèle le sens caché.
La strophe du poème de Roger Dadoun notée dans les feuillets que vous m'avez envoyés sonne comme une pièce musicale en accord avec la gamme guermazienne.
Lisez cette cascade de paroles prononcées, il y a plus de mille ans, par El Hallaj. Abolition du temps. Concordance des rythmes dans la chair vive de l'histoire, au dessus de l'histoire.
Il me semble qu'El Hallaj et Guermaz se sont rencontrés quelque part.
« C'est le recueillement, puis le silence; puis l'aphasie et la connaissance;
puis la découverte; puis la mise à nu.
Et c'est l'argile, puis le feu, puis la clarté et le froid; puis l'ombre et le soleil.
Et c'est la rocaille, puis la plaine : puis le désert, et le fleuve; puis la crue; puis la grève.
Et c'est l'ivresse, puis le dégrisement; puis le désir, et l'approche; puis la jonction; puis la joie.
Et c'est l'étreinte, puis la détente; puis la disparition; puis l'union; puis la calcination.
Et c'est la transe, puis le rappel; puis l'attraction et la conformation; puis l'apparition;
puis l'investiture »
Bien à vous. Benamar MEDIENNE
Michèle Moncey Hommage à Guermaz 1919-1996
Après avoir pris connaissance du compte rendu de Pierre Rey, éminent collectionneur de Guermaz, (Cercle, réunions et portrait du peintre), j’apporte mon grain de sel, à celui qui chez Entremonde avait reçu « la vision d’un autre monde ».
Mais quel monde ? Celui d’un « paysage mental », d’un « ailleurs » où il puisait son état contemplatif et intemporel, cette « rêverie de la matière » qui s’attachait à sa respiration même, le dégageant des contingences sordides du quotidien, et aussi des apparences. En parcourant son œuvre, nous avons l’impression que sa main était guidée par cette « poétique de l’absolu » où chacun semble heureux devant un monde meilleur et où le fameux petit trou dans la toile en permettait l’accès à celui
qui le méritait. N’appelait-il pas les jeunes femmes « ses Princesses » qu’il parait des plus beaux bijoux de la terre, un cosmos dont il rêvait, celui de l’âme et du sublime !!!
Merci Guermaz, votre monde est bien là où vous êtes, mais nous vous ressusciterons.
Michèle Moncey
1er décembre 2008
Michèle Moncey - « C’est l’esprit qui guide les formes »
Un ouragan de MERCI s’est déchaîné sur le Livre d’or, le bal des courtisans s’est exprimé !
En sa nouvelle demeure, et par le légendaire petit trou dans la toile, Guermaz observe et confesse : « Pourquoi prétendre que par filiation organique je descends de Manessier ? Nous sommes de la même génération et, quoique construite, la plastique est différente, selon les périodes. Pourquoi vouloir, à tout prix, comparer un peintre à un autre ? Pourquoi tous ces mots ? Taxer ma peinture d’abstraite est une hérésie ! Mon monde devient visible « en scrutant la raison des nuages », guidé par ma seule émotion intérieure qui me relie par le geste au cosmos, je me trouve projeté dans la poétique spirituelle que je cherche à transmettre… Et c’est à ce moment-là que ma joie devient intense, indéfinissable, auréolée de l’inexprimable. Oui, parfois j’ai recopié certaines de mes œuvres que les marchands réclamaient, pour vendre !
Maintenant, laissez-moi, je ne veux plus parler : « et qu’on me laisse, moi qui cherche encore quelque chose au monde, qu’on me laisse les yeux ouverts, les yeux fermés. Il fait grand jour à ma contemplation intérieure » (A.B*)
Regarde, et sèche une petite larme de bonheur, ainsi que celle de votre serviteur, Michèle Moncey ». Vous l’avez compris, ceci est une fiction, mais tellement proche du personnage de Guermaz qui n’avait qu’une seule règle : « C’est l’esprit qui guide les formes »
*André BRETON, le surréalisme et la peinture, 1928, page 2.
Anne-Marie Rochard-Ibstedt Mes rencontres avec Guermaz ....
C’était un jour de 1968. Philippe me téléphone « Anne-Marie, je voudrais que vous veniez très vite à la galerie! Je prépare l’accrochage de quelques unes des toiles d’un peintre intéressant dont j’ai fait très récemment la connaissance. J’aimerais que vous me disiez ce que vous en pensez ... C’est très important! »
Je m’y rends dès le lendemain. Philippe m’y reçoit et me met en présence de quelques unes de ces toiles ....J’en suis aussitôt éblouie, transportée, et j’éprouve une sorte de vertige! A l’évidence, j’ai le sentiment profond, que j’assiste à l’avènement d’un « nouveau monde » ! J’en fait part à Philippe, et, très vite, je décide de faire l’acquisition de deux d’entre elles. Je n’ai pas, à vrai dire, rencontré Guermaz ce jour la. C’est étrange, car il était bien, m’a-t-on dit, présent à la galerie à l’heure de ma visite! Mais il ne s’était pas fait reconnaître! Avec beaucoup de discrétion et d’humilité, il était en effet occupé à entretenir la belle rampe de la galerie qui est une œuvre de César....
Je n’ai fait sa connaissance que le lendemain, lors du vernissage. Guermaz était souriant, heureux d’être entouré, élégant, presque excentrique, veste, chemise et foulard de couleur ... Philippe me le présente. Guermaz s’enquiert de savoir si j’ai fait les Beaux Arts ... tant j’apprécie sa peinture! Puis il me demande: « Qui étés vous? » Je lui réponds : « Je ne sais pas, Monsieur, car je n’ai pas assez de mots pour exprimer tout ce que je ressens en présence de votre œuvre! ».
A l’issue du vernissage, nous convenons d’un rendez vous pour le samedi suivant! Pendant des années, environ 20 ans, j’aurai la joie de le rencontrer chaque samedi. Je me souviens des promenades que nous avons faites ensemble dans Paris, au Quartier Latin, à Montmartre, aux Champs Elysées, de nos visites dans les galeries, rue de Seine, ou rue Mazarine, où nous retrouvions nos amis de la galerie Entremonde, dans les Salons où son œuvre était exposée, ou dans les musées. Je me rappel aussi qu’il se rendait alors chez Silvia Monfort, comédienne de très grand talent et Directrice du Carré, pour discuter de certains des textes qu’elle y présentait. Je me souviens de nos après midis au cirque qu’il aimait tant, ou au cinéma - ah « Les Dix Commandements »! Que nous avons vu et revu, ainsi que le film Ben Hur -. Mais je me rappelle aussi du restaurant « Chinois » et de la brasserie Corona où nous parlions pendant des heures de peintures de musique etc., et des bistrots de la rue de La Huchette où nous nous retrouvions pour déjeuner.....
Combien de fois l’ai-je accompagné lorsqu’il allait chercher des toiles et des couleurs - on sait avec quel soin il les choisissait - et combien de fois l’ai je raccompagné à l’atelier où Isabelle Rouault lui permettait de travailler et ou j’ai acquis les plus belles œuvres de ma collection !
Lors de nos rencontres, Guermaz était gai, disert, il aimait rire, mais toujours avec retenue; sa conversation était intéressante à tous égards! Il m’entretenait souvent de science, de philosophie, de Dieu, de l’amour divin, sans toutefois parler de « religion », car il n’aurait jamais juré que Dieu existe! Non, sa foi était tout autre: Dieu n’était il pas Esprit? disait il. Guermaz était heureux. Oui, mais heureux dans la souffrance d’une démarche spirituelle très exigeante qui lui demandait tant de sacrifices! Il était on ne peut plus généreux, alors qu’il menait une vie simple et modeste. Mais il ne s’est jamais plaint de ses conditions de vie difficiles.
Ce qu’il souhaitait avant tout c’était d’être libre et en paix !
Il nous a quittés, mais son œuvre demeure!
Merci !
Guermaz merci d’être venu dans notre belle France pour nous apporter une vérité par votre peinture. Paris est universel pour de tous les esprits de valeur, me disait il. Regardez le Anne-Marie dans tout sa splendeur et toute sa beauté quand il est dans la brume …
GUERMAZ MERCI !-
Vous serez toujours avec nous qui vous connaissons.
Anne-Marie Rochard-Ibstedt
10 décembre 2007
Donato Rodoni - "Monsieur Guermaz"
J'ai connu " Monsieur Guermaz" lors de mon séjour parisien de 1976 à 1981.
J'habitais, étudiant, le 26 quai du Louvre. "Il peint des tableaux", me disait le propriétaire du Bistroquet, le restaurant du rez-de-chaussée, "dites-lui qu'ils sont beaux, ça lui fera plaisir". Mais pas de trace de tableaux au 26 quai du Louvre.
Très discret, "Monsieur Guermaz" c'était pour moi le concierge. Je le voyais humblement nettoyer les escaliers de l'immeuble, faire des réparations. Mais une fois, me promenant au Quartier Latin, j'ai vu une petite affiche: GUERMAZ - GALERIE ENTREMONDE. "GUERMAZ?! ... Il n'y a n'as pas beaucoup de Guermaz à Paris " je me disais" : "C'est sans doute mon Guermaz"
.
"C'est vous?" "Oui, oui" me répondait ... des petites choses ... et patati et patata..."
J'ai appris à le connaître, il s'est fait discrètement connaître ... à sa façon. C'était la période du changement. Encore quelques années à l'Entremonde, puis l'abandon du marché de l'art, du "business". Il n'aimait pas le business. "Je peins pour les amis qui savent où je suis...". "Guermaz", toujours vivement présent à travers ses "rayonnements", ses tableaux, à été pour moi un guide, un maître.

Colette Rouillon - Quelques souvenirs d’Abdelkader Guermaz liés à notre vie
Nous avons découvert avec émotion en 1969 au CRDP à Orléans, où nous habitions, les toiles de Guermaz, blanches, avec des traces fissurées d’ombre, sensibles mais maîtrisées.
Chez des amis communs nous avions rencontré Marcel Reggui à l’origine de l’exposition où elles étaient présentées aux Semaines Musicales d’Orléans. Celui ci nous a communiqué son adresse au 26, quai du Louvre, un minuscule espace de vie sous les toits. Un seul petit tableau figuratif au mur, nature morte aux cerises, émouvante « mon premier tableau », disait il. Par la fenêtre Velux, Paris et ses toits sous la brume, berges et arbres estompés, un miracle de poésie de la couleur de ses toiles... Tout était très bien rangé. Figure de l’artiste mythique dans l’ascèse, la solitude et la poésie.
Lui était bien présent dans une rencontre directe, simple. Portait il son gilet gris et cette écharpe indienne nouée au cou : par frilosité ? Petite coquetterie particulière ? Barbiche et regard d’aigle vif - un petit type gourou, mais sans le goût d’établir une domination sur l’autre. Il posait sa personne. Il était. Nous avons parlé succinctement de sa formation aux Beaux-arts d’Oran. Il sortit une petite valise de dessous de son lit et en extirpa une critique découpée dans l’Echo d’Oran. Il dit avoir été obligé de partir d’Algérie mais sans donner de détails. Il parlait beaucoup mais sans donner de détails de sa vie intime ; pourtant confiant. Il s’absentait longuement pour amener des tableaux de « chez Mademoiselle Rouault ». Il parlait de son goût de la musique et en particulier de Debussy, d’une analogie entre certaines de ses peintures et de « La Cathédrale engloutie ». Je regretterai toujours d’avoir choisi trop vite une seule gamme de tableaux à dominante blanche. Notre bébé s’agitait un peu et nous ne voulions pas trop le déranger. Il insistait pourtant pour nous montrer « autre chose ». Nous avons choisi 4 ou 5 petits tableaux, il en a offert deux, dont un de 20x20 à notre bébé. « Il le gardera toujours » dit-il.
Attentif, généreux, presque gêné de vendre. Il disait qu’il fallait acheter les matériaux, que le dentiste était cher et l’opticien aussi... comme pour s’excuser.
Les peintres manipulent leurs tableaux avec moins de précaution que nous, nous le lui avons fait remarquer… Ne vous inquiétez pas ! Je suis sûr de la solidité de ma peinture, ce n’est pas comme beaucoup d’autres ! Il n’y en a pas d’autres qui encadrent comme ça ». C’était vrai que ses encadrements de bois étaient très XXXXX
En présentant son travail il le jaugeait, parfois étonné de l’avoir oubliéPuis nous avons quitté Orléans en 71 pour retrouver la région parisienne. Nous habitions à Châtenay-Malabry, banlieue sud. Plus proches, nous avons mieux suivi ses expositions à la galerie « Entremonde ». Nous avons rencontré Guermaz chez nous, seul ou avec des amis, en particulier Monsieur et Madame Reggui.
Après le vernissage, j’ai le souvenir d’une toile trop grande pour être transportée dans une auto. Mon mari et Guermaz l’ont portée sur la tête pour traverser la Seine par vent et pluie. Chahutée, elle s’envolait... « Ne vous inquiétez pas, elle est solide, elle résistera ! ».
Nous avons dîné chez le « Chinois » comme il en avait l’habitude (il était très fidèle aux lieux). Il avait très peu d’appétit, trop habitué à des repas irréguliers, simplifiés, pauvres... et se plaignait des dents. Nous nous souvenons d’un repas jusqu’à 2 ou 3 h du matin. Un vrai flot de paroles. Il nous présentait ses recherches. Il écoutait, mais parlait, parlait... Il abordait les sujets touchant à la spiritualité, à la culture, avec intelligence, sensibilité, mysticisme, mais aussi pragmatisme et nous
entretenait de techniques artistiques. Il citait Moïse, Jésus, le Bouddhisme, le Coran, le Livre des Morts égyptien, et les livres tibétains. Il croyait à la lévitation. Aucun syncrétisme, mais une quête de ce qui lui paraissait bon dans chaque chose. Mots simples pour des idées très fortes. Il y avait de la certitude dans la connaissance et dans la foi. Il respectait notre christianisme. Il nous a sensibilisés au Soufisme, sans trop le citer et sans s’en déclarer adepte. Il nous a ouvert des chemins au carrefour des grandes civilisations, sans aucun endoctrinement, leçon pour aujourd’hui. Il enrichissait nos croyances et notre éveil.
Guermaz était un homme cultivé, un excellent psychologue, un peu medium. Il était un Sage qui ne s’affirmait pas Sage. Il était éveilleur de conscience et avait le regard et la sensibilité de l’artiste. En 1976, à la galerie « Entremonde », nous avons acheté une toile intitulée « Falaises ». Nous l’avons tout de suite aimée et continuons à l’aimer pour sa luminosité particulière, son silence, sa matière blanche et nacrée, comme du sable fin du désert. Intime, singulière, émouvante, ses différents plans (ciel, terre, eau) sont unis par un lien de nature spirituelle. Dans les détails, dans les interstices, une subtilité de couleurs et des formes propres à l’Afrique du Nord, comme une mémoire émouvante, vibrante, et vive bien qu’enfouie... poésie pure… silence... Guermaz y est tout présent dans sa sensibilité pudique, son ascétisme, son mysticisme et son talent d’artiste, sans esbroufe, autre leçon pour aujourd’hui.
Nous n’avons jamais trop longuement parlé de l’Algérie, non par censure, mais peut être parce qu’après en avoir trop dit ou trop entendu nous avions envie de garder enfouis ces souvenirs douloureux pour tous. Il ne nous a jamais trop parlé de politique, mais il disait choisir « ceux qui n’ont pas trop de hargne ou de haine dans leur visage... ». Nous avons quitté la région parisienne en 1977, pour Nantes puis Le Mans, Rennes et à nouveau Nantes en 1996. Pendant cette période nos relations avec Guermaz se sont maintenues par correspondance par « chats interposés »... puis un long silence. Nous avons été très touchés d’apprendre sa disparition en 1998 par un retour de courrier...
« Décédé ».
Ce n’est qu’en 2003, en arrivant trop tard à l’exposition Guermaz à Paris, que nous avons rencontré Pierre Rey qui nous a donné quelques précisions sur la fin de vie de notre ami et nous a entretenus des projets que d’ores et déjà les amis de Guermaz formaient pour faire sortir son œuvre de l’oubli.
Colette Rouillon
Septembre 2008
Hamid Skif - Le chantre de la Lumière
On a peu écrit sur Abdelkader Guermaz, le chantre de la lumière et de l´intériorité. Est-ce le fait qu´il était lui-même discret, peu disert sur son travail et son œuvre et qu´il a vécu presque anonyme dans un Paris qui l´avait pourtant fêté après avoir reconnu son immense talent ? Guermaz a disparu en 1996 dans un dénuement inimaginable. Enterré dans un cimetière parisien, il est entré dans la légende. Et pourtant ce qui frappe, c´est qu´il demeure inconnu de la majorité des Algériens. Même dans les milieux cultivés, peu de gens le connaissent. Je prépare une biographie de Guermaz pour mettre en lumière son apport à notre peinture et sa vie qui, par bien des cotés, étonne avant d´émouvoir.
Au cours de mes recherches, j´ai rencontré beaucoup de gens. J´ai été frappé par l´émotion que suscite en eux l´énoncé du nom du peintre. « Ce n´était pas un homme, m´a dit un témoin, c´était un saint ». C´est à force d´interroger les uns et les autres, de confronter leurs témoignages, que j´ai commencé à saisir les contours du personnage. D´aucuns le considèrent comme leur maître spirituel. Ils en parlent avec une émotion rare, un respect qui force l´admiration. J´ai, pour ma part connu Guermaz durant la Guerre d´indépendance, alors que j´étais enfant. Il habitait le quartier populaire de Medina Djedida qui
m´a vu naître. J´avais, ce jour-là, accompagné mon père au restaurant de mon oncle Abdelmadjid. Guermaz, juché sur une échelle, peignait l´enseigne de l´établissement baptisé Le restaurant de Tlemcen Pourquoi de Tlemcen ? Je n´en sais rien. Je n´ai jamais eu l´idée de poser la question. Est-ce parce que le restaurant d´en face qui appartenait à Ahmed, l´aîné de mes oncles, s´appelait le restaurant de Boussaâda ? Le fait est que je fis connaissance avec Abdelkader Guermaz. L´image que j'ai gardée de lui ne m´a plus jamais quitté. C´est pour cette raison que j´ai décidé au début des années quatre vingt de lui consacrer un livre.
Etc.
Hamid Skif
Jean Claude Théodart - Le rôle déterminant des animateurs de la galerie Entremonde
Je voudrais souligner le rôle déterminant De Jannick Rogestvensky et de Philippe Arrivé dans la découverte et l’éclosion de Guermaz.
Sans eux il est probable que Guermaz n’aurait pas été mis en « lumière » tant le caractère de Guermaz s’accommodait mal de contraintes : le besoin de solitude et de liberté était difficile à concilier avec des expositions régulières.
Pour la Galerie Entremonde l’échéance des expositions vernissage et les impératifs de nouvelles toiles étaient un cauchemar ; il fallait tout le talent de Jannick et de Philippe pour « garnir » les murs de la Galerie.
Néanmoins Guermaz adorait les vernissages et ses toilettes flamboyantes étaient un ravissement pour tout le monde. Les éloges sur sa peinture ne le laissaient pas indifférent et lui donnaient une énergie nouvelle.
De 1974 à 1981 il reçut les hommages qu’il méritait tant par la fidélité des collectionneurs et l’intérêt de la presse La relation que Jannick et Philippe entretenaient avec lui fut prépondérante pour son travail.
Jannick habitait au 28 du quai du Louvre – Guermaz au 26 - et cette proximité favorisait des relations amicales. Pour avoir participé dans son petit pied-à-terre à maints repas animés par les conversations favorites sur le Cosmos je peux témoigner qu’elle fut aussi indispensable à Guermaz car Jannick s’occupait des tracasseries administratives dont Guermaz se tenait éloigné.
Après la fermeture de la Galerie en 1981, les relations continuèrent comme avant et c’est elle qui continua à assurer cette gestion : elle fut jusqu’à sa mort très fidèle à cette amitié.
Quant à Philippe il s’éclipsa à Biarritz loin de la peinture qu’il avait adorée et bien connue. C’est là qu’avec plaisir nous nous retrouvions évoquant notre enfance commune dans le petit village des Landes de 350 habitants. Ces rencontres m’ont beaucoup marqué et contribué à mon épanouissement loin de mon univers de travail.
Comme un juste retour des choses, mon investissement dans le Cercle des amis de Guermaz et tout particulièrement dans la construction du site guermazcatalogueraisonné.com est aussi une manière pour
moi de leur rendre hommage.
Jean Claude Théodart
Ingénieur « Contrôle et Régulation » (Sociétés : SOPEG au Sahara, Comsip, Speichim, Technip)